La Scuola Grande di San Rocco à Venise

Les trois pommes de Tintoret protégées de la lumière
Les Grands Ennemis des Couleurs
Avant l'intervention du Tintoret, la salle du chapitre était décorée de “canevazze” c'est à dire de peintures sur toiles qui étaient louées à l'année pour décorer la salle lors de la grande fête de San Rocco.La Scuola di San Rocco avait finalement acheté ces toiles en 1542, mais elles s'étaient passablement dégradées avec le temps… et par la lumière.
A ce propos, les œuvres du Tintoret qui les remplaceront en souffriront également, la petite toile des Trois pommes (58 cmX25 cm) en témoigne : ce fragment de la frise qui fait le tour de l'Albergo sous la corniche en bois du plafond était replié sous une autre partie de la frise, et ne fut redécouvert qu'en 1905…

Ecce Homo Tintoret - Détail
Et l'on ne peut que constater l'altération des pigments en voyant que les couleurs ont perdu leur éclat sur les autres toiles : le rouge est devenu rose, le bleu a viré au gris, le vert au brun...
Tout cela modifie les accords chromatiques d'un tableau.
Les volets de l'Albergo et de la Salle du Chapitre sont maintenant baissés pour les protéger de la lumière naturelle.
Le Tintoret voulant absolument continuer à décorer “sa” Scuola, offre de peindre gratuitement la toile qui devra marquer le centre du plafond de la grande salle du Chapitre et de décorer le reste du plafond en ne faisant payer que les frais de matériel…
C'est ce qui s'appelle payer de sa personne, sachant les dimensions de cette salle !!!
Le Tintoret : Membre dévoué et Peintre Officiel de la Scuola di San Rocco
Le 6 mai 1574, on décida d'entreprendre la rénovation de la décoration du plafond de la Salle du Chapitre.
Tintoret Adoration des Bergers Détail
Il s'agit du Miracle du Serpent de Bronze. Puis, en janvier 1577 la Scuola accepta sa proposition de réaliser les deux autres grandes toiles du plafond contre simple remboursement des frais de matériel, auquel s'ajouterait un salaire librement décidé par les trésoriers de San Rocco.
Le Tintoret était entrain de peindre La Récolte de la Manne et Moïse faisant jaillir l'eau du Rocher, lorsque le 25 mars 1577 il proposa de peindre toutes les autres toiles qui décoreraient le plafond dans les mêmes conditions financières… Marché conclu !
Mais sa passion pour ce travail titanesque l'amena à se dévouer à un tel point qu'en novembre 1577, Le Tintoret s'engageait :
- à décorer toute la Scuola San Rocco ainsi que le plafond de l'église San Rocco,
- à fournir toute autre peinture qui leur serait destinée,
- à livrer chaque année, à la fête de Saint Roch, trois grandes toiles sans faire payer les frais des couleurs.
Seule contrepartie à cette offre étonnante : Le Tintoret demande que, à dater de la fin des travaux de la salle capitulaire, la Scuola lui garantisse un versement annuel de 100 ducats jusqu'à la fin de ses jours au cas où il tomberait malade.
Client et artiste tinrent leurs engagements : Le Tintoret termina son travail en 1588, et la Scuola versa la rente de 100 ducats à sa veuve après son décès survenu le 31 mai 1594, à l'âge de 75 ans.

Le Symbole de la Confrérie de San Rocco
et sa couronne d'épines à clous !
Visiteurs, suivez le parcours de Monsieur Le Tintoret...
En suivant l'ordre chronologique de son travail pour San Rocco, Le Tintoret a commencé par l'Albergo en juin 1564, puis il a continué avec la Salle du Chapitre pour terminer avec la Salle du Rez-de-chaussée en 1588.Il est conseillé de visiter San Rocco selon cet ordre, afin de mieux apprécier ces 24 ans de création qui révèlent l'inquiétude existentielle d'un artiste qui a su exploiter la force dramatique de la lumière et le rôle catalyseur des couleurs et du trait.
On est transporté dans un monde chargé de symboles et débordant de forces. On s'étonne et on admire la puissance retenue des poses, le dynamisme des gestes de personnages pleins de vie, dont la plastique nous rappelle ceux de Michel Ange.
“Michel Ange, Shakespeare, Beethoven, Balzac et je pense à leur adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coup de front (front de bélier sublime comme celui de Moïse cornu) les parois qui emprisonnent l'intelligence humaine.
Eternel Ignorabimus ! Tous et toujours nous demeureront emprisonnés dans notre ignorance. Mais à l'intérieur de ces hautes murailles qui cernent l'humanité, le génie subit une pire solitude : d'épaisses cloisons l'isolent de ses contemporains.”
Maurice Barrès - Mort de Venise 1916
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