La Regata Storica vue par Jules Lecomte en 1844

La Caorlina de l'équipe de Jesolo à la Régate historique
La Regata (Les étymologistes prétendent que le mot regata provient de rigata, et rigata de riga ; c'est-à-dire ligne, file de barques) n'est pas restée une chose uniquement vénitienne.
Les Anglais de quelques ports de la Manche, et les Français, à Cherbourg particulièrement, se sont emparés da nom, comme à titres de nations maritimes, ils avaient depuis longtemps la chose.
On dit à présent en France une régate ; mais l'origine s'en rattache incontestablement à Venise ; et ce fut longtemps le plus noble, le plus chevaleresque et le plus intéressant des jeux des Nicolotti et des Castellani.

Régate historique, fleurs et légumes
[…] La Regata, c'est la fête du grand canal. Des multitudes de barques pavoisées, ornées de tentes, de banderoles, circulaient en tout sens dans toute l'étendue que devaient parcourir les jouteurs, et à tous les palais, à toutes les maisons qui encadrent l'arène aquatique, se montraient dans des toilettes de fête la masse des curieux, appuyés sur des balcons où flottaient de riches tentures.
Nous avons dit ailleurs que, de nos jours, on a tenté de rétablir la Regata, la plus originale et la plus poétiquement locale des fêtes vénitiennes.
Sous le coup d'œil, qu'elle offre dans son ensemble, cette fête peut aujourd'hui encore se rapprocher beaucoup de ce qu'elle était autrefois.

Chevaux et angelots d'argent Régate Historique de Venise
Comme, de tout temps, la République considéra la Regata comme un des spectacles les plus originaux à offrir aux princes, aux grands personnages étrangers qui vinrent à Venise, ce fut aussi le genre de fête que le gouvernement actuel voulût ressusciter, lorsque l'empereur d'Autriche, Ferdinand Ier, passa à Venise après son sacre de Milan, en 1838.
En effet, c'est là un spectacle que seule Venise puisse offrir, car nulle ville ne présente au même degré qu'elle tout ce qui contribue à en faire la mise en scène originale et pompeuse.
Outre que ce divertissement est né à Venise, qu'il est fils des lagunes, et que là sont ses véritables traditions, on peut dire que la pompe de ses palais, l'ensemble unique qu'offre le théâtre de cette joute, contribuent puissamment à la localiser impérieusement dans ce splendide canal, que sillonnèrent autrefois les premiers essais des Nicolotti et des Castellani.

Le Gondolino de Luca Quinatavalle et Vito Redolfi
Tezzat, arrivé 4ème lor de l'édition 2007
En effet, ces quelques gondoles qui, parties d'un même point, font force de rame pour se dépasser mutuellement, et arriver au but avant leurs rivales, sont si vite passées, que n'était la foule accourue là, sur l'eau, aux balcons des palais, ce serait un coup d'œil bien rapide, un plaisir bien fugitif.
Mais, nous l'avons dit, le plus grand spectacle, dans ces fêtes, c'est de voir les spectateurs.
Les gondoles qui joutent, d'une construction particulière, et plus légères encore que celles qui portent la foule autour d'elles, sont montées chacune par deux hommes vêtus de couleurs éclatantes, et rigoureusement parés du bonnet et de la ceinture rouge ou noire des Castellani ou des Nicolotti.
Chaque parti a envoyé là ses rameurs les plus forts et les plus adroits.

La Caorlina de la Giudecca arrivée 3ème
Pendant qu'ils ont disparu, examinons cette foule qui nous entoure, c'est un ensemble neuf et original ; bientôt les vainqueurs reviendront, nous assisterons à leur triomphe ; Nicolotti ou Castellani sont égaux devant le petit porc qui les attend comme prix !
De ce balcon, où l'hospitalité patricienne nous a invités à nous appuyer, regardons au loin, dans tout son développement, le canal qui sert d'arène à cette joute...
Des gondoles en quantité innombrable s'y pressent, et, sur plus d'un point, l'étroite coursive laissée au passage des jouteurs s'est même encombrée.
L'eau est presque partout si bien recouverte de barques et de curieux, qu'on traverserait aisément toute la largeur du canal, en escaladant de pavois en pavois.

Défilé des associations de rameurs à la Régate historique
Mais comment distinguer les détails de cet ensemble multiforme et multicolore ?
Les plumes, les rubans, les écharpes, les fraîches toilettes des dames qui encombrent les gondoles, se confondent avec la tenue parée, théâtrale des gondoliers qui, eux aussi, ont des écharpes, des rubans et des plumes.
Au milieu de toute cette confusion, on distingue d'autres barques plus grandes, parées comme des temples aquatiques, des jonques, des yacks, et qui, bien que pour la plupart montés par les autorités, ont peine à se faire place dans cette confusion inextricable.
Ces grandes barques, qu'ont aussi ornées quelques corporations, quelques sociétés particulières, celles des habitants de Chioggia entre autres, attirent par dessus toute l'attention, par leurs proportions, leur élégance somptueuse ou originale.
La plupart ont été décorées sur le modèle des Bissones du temps passé.

Des lapones ? non non, ce sont bien des venitiennes
et leur lion à la poupe !
Quant à ces palais, ils sont béants de toutes leurs fenêtres ; et les curieux se sont réfugiés jusque sur leurs toits.
Là l'ogive gothique, ou le trèfle mauresque que dessine la pierre, n'encadre plus les familles des avogadors et des procurateurs de la République : ce sont toujours des Vénitiennes qui y jouent gracieusement de l'éventail, et beaucoup sont leurs descendantes.
Au surplus, la femme, telle que la mode rhabille aujourd'hui, choque beaucoup moins que l'homme la comparaison des anciens costumes ; et avec leurs longues guipures, les épingles d'or et de pierreries qui brillent dans leurs abondants cheveux, et leur regard de feu, qui est resté le même, ces belles curieuses, sur plus d’un point, peuvent encore faire illusion à celui qui veut essayer de revoir le passé à travers ce présent qui l'entoure.
Ces longs tapis de damas, de lampas à fleurs d'or et de soie, qui pendent de chaque fenêtre, de chaque balcon, donnent à l'ensemble de ce coup d'œil un aspect moyen-âge qui séduit et contribue puissamment à l'illusion cherchée... si l'imagination n'est pas distraite de ces essais rétrospectifs par le bras blanc appuyé sur le tapis turc qui recouvre la sculpture de pierre !

Les barques de musiciens, comme en 1844 !
Les vivat, les applaudissements de la foule au passage des gondoles nicolottes ou castellanes, les accords un peu confus des orchestres qui passent dans les barques, ou qui stationnent sur les terrasses, et surtout ce grand bruit indéfinissable qui s'élève de toute foule, de toute agglomération de gens en belle humeur, et qui devient comme la basse de l'harmonie générale ; tous ces bruits enfin, formés de cris, de rires, d'appellations en toutes langues, et de musiques diverses qui jouent trop près les unes des autres des morceaux différents de tons et de mélodie, causent à l'oreille une sensation aussi confuse, aussi bizarre et aussi surprenante que celle qui frappe en même temps les yeux par l'ensemble d'un spectacle aussi original.
Pour nous, il est bien certain que rien ailleurs qu'à Venise, n'approche de ce genre de fêtes ; et les spectacles publics que Paris, Londres, Madrid, Saint Petersburg, offrent à leurs habitants, quelle que soit leur pompe, ne peuvent approcher de 1’originalité poétique qu’offre une Regata de Venise.
Aussi conseillons-nous chaudement à tout étranger qui le pourra, soit par une attente de quelques jours, soit par un voyage de quelques heures, de ne pas perdre par insouciance l'occasion de graver dans son souvenir un des rares spectacles populaires qui réveillent le plus puissamment le souvenir de l'éclatant passé d'une ville autrefois dotée de toutes les splendeurs, de toutes les gloires, à laquelle sont restées toutes les poésies, même celle du malheur. »
Jules Lecomte - Venise 1844
Delpuech de Comeiras (1803) Gourdault (1886)

